Tokyo a beaucoup de visages. Shibuya, Shinjuku, Asakusa, chacun avec son rythme, sa lumière, son ambiance. Mais il y a un quartier dont on parle moins, et c'est peut-être pour ça que je l'ai aimé autant. Jinbocho.
C'est le quartier des libraires. Des centaines de boutiques, parfois minuscules, alignées les unes à côté des autres, certaines ouvertes depuis plus d'un siècle. Le jour, c'est calme et studieux. Mais c'est la nuit que j'y suis allée. Et c'est la nuit que ça m'a happée.
Une lumière, une odeur, un silence
Quand je suis arrivée, la plupart des grandes enseignes avaient déjà baissé leur rideau. Mais certaines librairies étaient encore ouvertes, leurs vitrines éclairées d'une lumière jaune un peu fatiguée, qui débordait sur le trottoir. Des piles de livres anciens montaient jusqu'au plafond, parfois jusque dehors, posés sur des étagères en bois usé.
L'odeur du papier vieilli sortait par la porte ouverte. Une odeur que je ne connaissais que dans les bibliothèques, jamais dans la rue.
Tokyo, normalement si saturée, si rapide, devenait là silencieuse. Pas un silence vide. Un silence habité. Comme si chaque librairie respirait à son rythme.
Je marchais sans but précis. Je m'arrêtais, je regardais les vitrines, je lisais des titres que je ne comprenais pas, j'observais les rares clients qui feuilletaient à voix basse. Mon Ricoh ne quittait pas ma main.
La photo
C'est dans une de ces ruelles que j'ai pris une de mes photos préférées de tout le voyage.
La voici.

Je voulais la partager ici parce que ce que j'ai ressenti à ce moment-là est difficile à mettre en mots. Je préfère que tu le voies. La lumière, la silhouette, la composition se sont alignées pendant une seconde, peut-être deux. J'ai déclenché sans réfléchir. Et en regardant l'écran après, j'ai su.
C'est exactement le genre de photo que j'aime faire. Quelque chose qui était là, qui aurait disparu si je n'avais pas été présente à ce moment-là. Pas mise en scène. Pas embellie. Juste vue, captée, gardée comme elle était.
J'espère qu'en la regardant tu ressens un peu de ce que j'ai ressenti. Le silence de la rue. La lumière jaune. L'odeur du papier que je ne peux pas te transmettre, mais que la photo, je crois, laisse deviner.
Je crois que c'est pour ça que Jinbocho m'a marquée à ce point. Le quartier ne se donne pas. Il faut être lent, attentif, prêt à entrer dans son rythme. Et c'est dans ce genre d'endroit que mon regard s'allume.
Pourquoi y retourner
Si tu vas à Tokyo, je te recommande Jinbocho. Mais pas en touriste pressé. Vas-y en fin de journée, quand la lumière commence à tomber. Reste tard. Marche lentement. Entre dans une librairie au hasard, même si tu ne lis pas le japonais. Feuillette, observe, sens.
C'est un quartier qui ne se livre pas tout de suite. Il faut lui laisser le temps. Mais une fois qu'il s'ouvre, tu repars avec quelque chose. Une image, un souvenir, un calme qu'on ne soupçonne pas dans une ville comme Tokyo.
Pour moi, ça reste un des moments les plus précieux du voyage. Et une preuve, encore une fois, que les plus belles photos ne se trouvent pas toujours là où tout le monde regarde.
